Mon parcours professionnel

Je suis enseignante. Ma formation de base s’est déroulée à Genève. Il s’agissait d’une formation pragmatique, de l’apprentissage d’une pratique professionnelle, d’un métier. Nous avions de nombreux stages dans les classes, des mises en situation d’enseignement avec des groupes d’enfants, suivis de séances qu’on appellerait peut-être aujourd’hui du « débriefing ». Il s’agissait de réfléchir a posteriori sur nos pratiques, nos expériences de débutants. Quand une présentation de leçon est inadéquate sur le papier, il suffit de la récrire. Quand elle est inadéquate dans une classe, cela demande double remédiation. Au niveau de l’apprenti enseignant qui doit réajuster sa pratique, et au niveau du titulaire de la classe, qui doit redresser « l’erreur » d’enseignement, qu’elle ait eu lieu sur le plan relationnel, didactique ou pédagogique, pour que l’ensemble des élèves puisse poursuivre l’apprentissage des matières au programme en toute quiétude. Quand une présentation de leçon est adéquate, il est également intéressant de l’analyser pour mettre à jour les éléments qui ont permis sa réussite. Il peut s’agir d’une compétence relationnelle, d’un trait de génie pédagogique, d’une didactique appropriée… En prenant conscience de ces éléments, on élabore un « modèle de réussite » qui les rassemble, on acquiert des outils professionnels, et on peut choisir de les utiliser consciemment.

Les théories qu’on nous enseignait étaient immédiatement testées en pratiques. Dans le domaine de l’enseignement de la lecture, lorsque nous avions travaillé sur le thème des contes et légendes, des métaphores et de l’imaginaire de l’enfant, une de nos enseignantes nous avait dit :

– Quand un enfant vous affirme qu’il y a un tigre sous son lit, ne vous moquez pas de lui, mais voyez si vous devez organiser une battue. Éventuellement rédigez un avis de danger ou une lettre de réclamation avec lui. Respectez toujours le monde imaginaire de chacun, et saisissez toute occasion d’entrer en matière avec l’écrit.

Il s’agissait là de mon premier contact officiel avec la notion de respect de la réalité de l’autre. Si nous savons bien qu’il est peu probable qu’un tigre se trouve réellement sous le lit d’un de nos élèves, nous pouvons imaginer que le danger existe réellement dans son esprit, et que cette idée est suffisamment présente pour constituer une réalité à prendre en compte. En acceptant son schéma de pensée, on signifie à l’enfant qu’on le respecte et qu’on respecte ses idées. Il est alors à son tour prêt à respecter le travail qui lui est proposé.

Plus tard, on me parlera dans d’autres formations en d’autres termes, de carte du monde, d’expériences individuelles, de réalité personnelle, d’hallucinations… À chaque fois, j’imagine le tigre sous le lit, et je sais que le respect et la prudence s’imposent.

À la fin de mes études, j’ai enseigné pendant une quinzaine d’années dans une classe ordinaire, puis, par choix personnel, j’ai été en charge d’un poste auprès d’enfants en difficulté d’apprentissage. L’institution se préoccupe de ces élèves qui, malgré une importante différenciation de l’enseignement, malgré des aides personnalisées en classe, des adaptations du programme, ne suivent pas le niveau d’apprentissage du groupe et se trouvent en danger de redoublement. Des postes « d’appui pédagogique » apportent à ces enfants une aide plus spécifique qui devrait leur permettre de rejoindre le niveau moyen de la classe. Je me suis rapidement aperçue que j’abordais un nouveau métier.

Ma première constatation a été qu’il est parfaitement stérile de redonner à ces élèves le même modèle de leçon qui leur a été présenté dans la classe. Si un élève n’a pas pu comprendre la matière enseignée dans le grand groupe, il n’y parvient pas non plus dans un petit groupe. Il y a parfois un phénomène d’indiscipline, de distraction due au nombre d’enfants présents qui péjore l’apprentissage et qui se résout quand les conditions de travail sont plus calmes. C’est une rare cause des difficultés d’apprentissage. Quand le facteur « distraction due au groupe » est éliminé, il en reste suffisamment d’autres, relevant de la matière elle-même, de la didactique, de la pédagogie, de la relation interpersonnelle, des stratégies d’apprentissage, etc., qui sont à prendre en considération de façon spécifique.

Dans ce nouveau métier je devais employer de nouvelles manières de faire passer le message. La plupart du temps, faire « plus de la même chose » s’avère inutile. Chacun, maître ou élève, se sent enfermé dans son impuissance, qui à se faire comprendre, qui à comprendre. Cela nous amène presque fatalement à ce genre de répliques :

« Ça fait dix fois que je te répète la même chose. Fais donc un effort pour comprendre ! »

Ma deuxième constatation a été que ce qui dépannait l’un n’aidait pas forcément l’autre. Non seulement je devais proposer une démarche différente de celle que mes élèves avaient rencontrée dans leur classe, mais encore je devais proposer une démarche différente pour chaque enfant, pour chaque difficulté. Enfin, ma troisième constatation a été que ce que j’avais appris de la pédagogie, applicable aux situations d’enseignement, ne suffisait plus dans les situations de remédiation. Je savais enseigner, mais je ne savais pas comment mon enseignement était reçu par mes élèves. Je devais m’interroger sur ce qui constitue la démarche d’apprentissage, ce qui se passe dans un cerveau qui accueille une nouvelle information et la fait sienne. J’avais besoin de nouveaux outils, j’avais besoin de comprendre comment ces difficultés se mettent en place, j’avais à découvrir le monde des stratégies d’apprentissage.

J’ai commencé mon parcours de formation avec la découverte de la Gestion mentale. Antoine de La Garanderie, ayant eu lui-même des difficultés dans son cursus académique, s’est intéressé aux étudiants qui réussissent leur parcours. Il les a interrogés individuellement en leur demandant comment ils s’y prenaient pour réussir leurs examens, leurs études. Chacun d’eux a expliqué sa démarche, et il s’est révélé qu’ils utilisaient des stratégies parfois forts différentes les unes des autres. Antoine de La Garanderie a observé, analysé ces différentes stratégies et en a déduit un modèle de description du fonctionnement mental, basé sur les préférences du cerveau à employer tel ou tel paramètre de construction mentale. La Gestion mentale décrit à la fois le geste mental utilisé dans l’apprentissage (par exemple : est-ce que je suis en train de comprendre ou en train d’apprendre ?) et la gestion de ses compétences à apprendre (comment est-ce que je peux développer mes préférences ?). Elle a par exemple mis en évidence les profils auditif, visuel, global ou linéaire dans la perception de la réalité, les paramètres de codage ( reproduction, symbolisation, conceptualisation, création ) dans l’évocation des savoirs. Ou encore, elle a distingué les démarches de compréhension, mémorisation, attention, etc. La Gestion mentale a démontré la diversité des stratégies, et détruit l’idée qu’il n’existe qu’une seule façon d’apprendre. On dit fréquemment qu’il faut lire beaucoup pour apprendre l’orthographe. Cette méthode n’est vraie que pour certaines personnes, et parfaitement inutile pour d’autres. Certains lisent pour se distraire, pour se laisser emmener dans une histoire, pour s’instruire, et sont incapables de surveiller l’orthographe des mots simultanément. Tout dépend de leurs préférences cérébrales et de l’objectif qu’ils se sont donné en se plongeant dans leur lecture.
Pour favoriser ces différents profils, il est nécessaire de se mettre à l’écoute et à la portée de ses élèves, de leur demander de quelle manière ils voudraient recevoir l’information pour qu’elle leur paraisse facile à apprendre ou à comprendre. Si on leur en laisse le loisir, les enfants savent très bien expliquer ce dont ils ont besoin pour se sentir à l’aise dans leurs apprentissages. La difficulté réside principalement dans notre aptitude à l’écoute et à l’acceptation d’une autre méthode que la nôtre, tant celle-ci nous paraît être la seule valable. C’est un changement d’attitude fondamental que de ne plus être l’enseignant qui détient le savoir pour le transmettre à ses élèves. Il faut accepter de « descendre de l’estrade » et de devenir compagnon de labeur avec ses élèves, de chercher ensemble comment rendre ce savoir accessible.
En parallèle de mes découvertes dans le monde des stratégies mentales, j’ai cherché à développer mes capacités d’écoute, à améliorer mes compétences relationnelles pour entrer en relation avec des élèves ayant des profils très différents du mien. J’ai étudié la Programmation neurolinguistique (PNL). Cette approche, née des travaux de Richard Bandler et John Grinder, développe des techniques, des méthodes, des modèles qui permettent de gérer la communication, de choisir le type de relations qu’on veut établir. Un élève en difficulté scolaire est parfois réticent à parler de ses problèmes, ne souhaite pas raconter à la première venue, fut-elle institutrice, qu’il ne comprend rien aux maths et qu’il se sent nul. Il est essentiel de pouvoir mettre en confiance les gens qui se trouvent en échec, pour qu’ils se sentent acceptés et respectés. On ne peut pas apporter de remédiation à quelqu’un qui ne se sent pas pleinement à l’aise avec son interlocuteur. Selon la gravité ou l’ancienneté de la difficulté d’apprentissage, l’estime de soi est parfois tellement atteinte qu’il faut commencer par la restaurer avant de pouvoir parler d’une règle de grammaire ou du carré de l’hypoténuse. Il est nécessaire de savoir gérer les relations avec diplomatie, d’être capable d’apprivoiser les résistances de ses interlocuteurs.

La PNL a mis en évidence les paramètres qui sous-tendent la communication. Entrer en relation avec l’Autre, envisager plusieurs points de vue différents sur la même situation, respecter l’image du monde de chacun, communiquer verbalement et non verbalement, partager un objectif, etc. Tous ces paramètres sont employés par chacun de nous, le plus souvent sans que nous en ayons conscience. Tout comme la prose de M. Jourdain. Dès lors que nous prenons connaissance de ces paramètres, nous pouvons choisir de les utiliser consciemment au service d’une relation respectueuse envers nous-mêmes et nos interlocuteurs. Savoir utiliser les paramètres de la communication non verbale, posture, gestuelle, mimique, silences, etc., est très efficace pour entrer en relation avec des personnes en difficulté d’apprentissage, pour lesquelles la parole est souvent source de malentendu ou de tension.

Dans ses recherches sur les relations humaines et les styles de fonctionnement, la PNL a mis en évidence, comme la Gestion mentale, les profils visuel et auditif. Elle y ajoute celui de kinesthésique. Ce sont les gens qui privilégient la perception de ressentis olfactifs, gustatifs ou tactiles. Ce qui nous offre un tableau complet des possibilités de perception du monde, puisqu’il se base sur l’ensemble de nos cinq sens, et permet d’affiner l’observation des stratégies mentales. Ces profils ont en effet une incidence certaine sur nos comportements, et dans toutes les circonstances de notre vie, nos réactions sont dictées par nos préférences de perception. Il est important de pouvoir les reconnaître, chez soi et chez autrui, afin d’en tirer parti pour vaincre les difficultés d’apprentissage.

Après avoir travaillé sur la dimension non verbale de la communication, je me suis intéressée à sa dimension verbale, à la force du Verbe. J’ai suivi un cursus de formation en hypnose ericksonienne. Cette utilisation moderne de l’hypnose a été instaurée par Milton Erickson, thérapeute, qui l’employait avec un grand succès dans sa pratique professionnelle. L’hypnose ericksonienne tire parti des formidables possibilités du cerveau droit et du langage métaphorique. Cette formation a certes enrichi mes compétences de discours, mais elle a surtout fortement enrichi ma réflexion sur l’usage de la langue et le choix des mots que nous faisons lorsque nous cherchons à faire passer un message de façon efficace.

Je suis une praticienne et j’ai à cœur de pouvoir appliquer dans ma réalité professionnelle les théories que j’acquiers. Les apports de la PNL et de l’hypnose ericksonienne s’ajustaient parfaitement à ce que j’avais étudié en didactique de la langue française. La signification d’un mot n’existe pas en tant qu’absolu, chacun lui attribue un sens en fonction de son vécu. Lorsqu’on prépare une leçon d’enrichissement du vocabulaire, on peut par exemple envisager l’exploration du champ lexical ayant pour thème la nourriture. On peut évoquer le mot « soupe ». On imagine très bien que chaque enfant peut apprendre et comprendre la définition de ce mot, se rappeler son orthographe ; mais on imagine mal à quel point, à l’énoncé de ce mot, chaque élève aura dans la bouche un goût différent ! Le langage hypnotique s’adresse à ce niveau de perception non verbal, à l’idée qui est contenue dans chaque mot, ce qui laisse chacun libre d’accéder à sa propre interprétation. C’est encore un outil merveilleux pour aborder les difficultés d’apprentissage. On devient capable de discuter, d’enseigner, sur ce qui est partageable d’une notion, et on admet qu’une partie du sens de ce que l’on enseigne nous échappe et appartient strictement à l’élève. Il ne s’agit plus d’avoir raison, de détenir la vérité et de l’inculquer, de l’imposer, mais de partager une connaissance, de l’offrir à l’Autre pour qu’il puisse se l’approprier.

La Gestion mentale, la PNL et l’hypnose ericksonnienne ont ainsi constitué la base de ma formation, que j’ai complétée en puisant dans d’autres approches, pédagogiques ou psychologiques. L’Entretien d’explicitation, pratique mise au point par Pierre Vermersch de l’université de Lyon, pousse à une analyse très fine des comportements dans l’apprentissage. Jacques Robitaille, conseiller pédagogique canadien, propose une réflexion très élaborée sur les consignes. La méthode Gordon, la Communication non-violente offrent des outils élégants, remarquablement construits, pour résoudre les conflits relationnels à la satisfaction des différents protagonistes. Après ma formation de base avec Alain Cayrol, j’ai en outre eu le privilège de pouvoir suivre des séminaires menés par Anthony Robbins, Robert Dilts, et John Grinder. Ces trois hommes font vivre la PNL de trois manières fort différentes, pour le moins, mais ils ont en commun de les incarner pleinement. Ce sont d’excellents maîtres. L’ennéagramme, typologie des personnalités humaines, apporte encore une dimension précieuse au respect des différences individuelles, à la construction de l’image de soi. J’ai abordé le monde des dyslexies par l’intermédiaire de Ronald Davis, qui m’a ouvert en grand les portes d’un monde extra-ordinaire. À considérer la dyslexie comme un don et non comme un handicap, on a accès à toute la richesse mentale dont ces personnes disposent, et on peut apporter des remédiations remarquables aux difficultés d’apprentissage qu’elles rencontrent. Enfin, je suis retournée m’asseoir sur les bancs de l’Université pour suivre deux ans de cours de psychologie.

J’étais partie à la recherche d’outils pédagogiques. Je voulais devenir plus efficace, offrir un travail plus adapté aux difficultés d’apprentissage que mes élèves rencontraient. En apprenant ces différentes approches, méthodes, techniques, théories, en faisant connaissance avec les personnes qui les transmettent, j’ai largement dépassé mon but. J’ai appris à prendre en compte de nouveaux éléments, psychologiques : la carte du monde, les relations que chacun tisse entre soi et le monde extérieur, ou entre ce qui est su et ce qui est à apprendre ; l’idée que chacun se construit à propos de soi-même et de sa relation à l’inconnu.

Finalement je me suis trouvée sur la frontière entre le monde de la pédagogie et celui de la psychologie, dans une zone où je passais sans cesse de l’un à l’autre pour expliquer aux enfants comment ils s’y prenaient pour apprendre tout en leur enseignant ce qu’ils devaient apprendre. Mon mandat d’enseignante ne stipulant pas que j’enseigne les stratégies d’apprentissage, je me suis limitée dans le cadre de l’école publique aux remédiations purement pédagogiques. Mais j’avais été mise en appétit de travailler sur la psychologie des apprentissages, et j’avais besoin d’un terrain d’action plus libre.

J’ai d’abord élargi les lieux. J’ai créé un cabinet privé, hors toute institution, dans lequel je pouvais offrir à une plus large clientèle des moyens personnalisés, rapidement efficaces, pour optimiser les apprentissages. Quels que soient l’âge de la personne, le type de la difficulté ou son ancienneté, le sujet de l’étude, les contextes d’apprentissage, il est toujours possible d’améliorer la situation.

Puis j’ai élargi le champ d’application de mon approche. Au fil des contacts, des expériences professionnelles, des histoires rencontrées, j’ai mieux compris que l’action d’apprendre ne concerne pas seulement l’école. En réalité nous sommes sans cesse en train d’apprendre. De nouvelles informations, de nouvelles compétences, de nouveaux comportements, de nouvelles relations… Et j’ai pu constater que nous appliquons les mêmes stratégies pour tout ce que nous apprenons dans notre vie, que ce soit au cours de notre scolarité, dans nos formations post-grade, dans nos reconversions professionnelles, ou dans toute situation que la vie nous propose pour évoluer. Nos apprentissages ne se font pas seulement au cours de nos études, ou de nos formations professionnelles. Ils se font « en cours de vie ».

Pour intituler ma pratique professionnelle, j’ai choisi un terme émergeant à l’époque de mes débuts, en 1994 : le coaching. Le Coaching d’Étude est une approche que j’ai créée et qui se veut un accompagnement personnalisé aux compétences d’apprentissage. Elle prend en compte la difficulté rencontrée, l’histoire de la personne, la connaissance de soi et de son profil mental, le développement des compétences personnelles à l’apprentissage. Je souhaite, en partageant ici le fruit de mon travail, qu’il puisse trouver un écho auprès d’autres personnes pour le discuter, s’en inspirer ou l’enrichir.

 

Extrait de Comprendre les difficultés à apprendre

Chronique Sociale 2e Ed 2011

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